Article vedette d’un commanditaire de l’ATC — Artelia
Introduction : l’impératif stratégique de la hiérarchisation
Pour les ingénieurs des transports et les urbanistes, le scénario est bien connu : une longue liste de projets techniquement justifiés, allant de nouveaux feux de signalisation à des améliorations de la sécurité des piétons, mais un budget d’investissement qui ne permet d’en réaliser qu’une fraction. Dans un contexte où les besoins sont nombreux et les ressources limitées, la question cruciale à laquelle sont confrontées les administrations routières n’est plus « Quels projets sont qualifiés? », mais « Quels projets apportent le plus de valeur à notre réseau, à notre communauté et à nos objectifs à long terme? »
La planification des transports connaît actuellement une mutation majeure. Au lieu d’examiner chaque projet isolément, l’approche actuelle se concentre sur l’amélioration de l’ensemble du réseau de transport. La mission des administrations routières modernes va bien au-delà du simple fait de faire circuler rapidement les voitures ou de réduire les retards dus au trafic. Aujourd’hui, ces administrations doivent trouver un équilibre complexe entre des objectifs concurrents, notamment l’amélioration de la sécurité, la promotion de l’équité, l’encouragement des modes de transport actifs et le renforcement de la résilience environnementale. Les outils traditionnels, développés à une époque plus simple, n’ont pas été conçus pour relever ce défi multiforme.
Consciente de la nécessité de trouver un meilleur moyen de prendre des décisions importantes en matière de transport, la ville de Laval, au Québec, s’est associée au cabinet d’experts-conseils Artelia Canada afin d’élaborer une méthode plus robuste, transparente et défendable pour prendre ces décisions d’investissement à haut risque. La Ville cherchait à aller au-delà de la simple logique de réussite/échec des mandats conventionnels et à créer un cadre permettant de hiérarchiser systématiquement les projets sur la base d’une compréhension globale des risques, des besoins et de l’alignement stratégique pour un cas spécifique de hiérarchisation des intersections en vue de l’installation d’infrastructures de signalisation. Leur travail fournit un modèle pratique sur la manière dont les municipalités peuvent utiliser de manière plus intelligente, plus équitable et plus efficace les fonds publics limités.
L’enjeu fondamental : aller au-delà des mandats
Pendant des décennies, les administrations routières se sont appuyées sur des évaluations standardisées basées sur des mandats, telles que les lignes directrices du MTMD du Québec, l’Ontario Traffic Manual (OTM) de l’Ontario ou les directives de l’ATC et le MUTCD, pour justifier l’installation de dispositifs de contrôle de la circulation. Si ces méthodes fournissent une base rigoureuse et technique pour déterminer si une intervention est techniquement nécessaire, elles aboutissent souvent à un simple oui ou non. Si ces outils permettent d’identifier les projets qui répondent aux critères de base, ils n’offrent pas de moyen intégré d’établir les priorités lorsqu’il y a plus de projets valables que de fonds disponibles.
Cette limitation pose des défis importants. Par exemple, elle n’offre aucun moyen objectif de comparer un carrefour très encombré à un autre moins fréquenté, mais où des collisions impliquant des piétons ont déjà eu lieu à proximité d’une école. En l’absence d’un mécanisme permettant d’évaluer ces compromis complexes entre des volumes mesurables et des facteurs qualitatifs tels que le risque pour la communauté ou l’équité, la prise de décision peut devenir moins structurée.
De plus, le recours aux données historiques, en particulier l’historique des accidents et les débits de circulation, crée une boucle réactive, qui donne intrinsèquement la priorité aux endroits qui présentent déjà des défaillances. Un cadre moderne devrait également permettre une approche proactive, identifiant et atténuant les risques avant qu’un schéma d’incidents n’émerge. Le problème des outils traditionnels n’est pas seulement leur incapacité à ordonner les projets, mais aussi leur biais inhérent envers les événements passés, qui n’est pas toujours en phase avec la philosophie préventive des programmes de sécurité modernes.
La solution : un cadre dynamique pour des décisions modernes
Pour dépasser cette limitation binaire, l’équipe d’Artelia Canada a développé une solution fondée sur l’analyse multicritères (AMC), une méthodologie structurée permettant de prendre des décisions complexes. À la base, l’AMC fonctionne comme un tableau de bord détaillé et personnalisé pour chaque projet proposé. Le moteur de ce tableau de bord est le processus analytique hiérarchique (PAH), une technique qui traduit les priorités stratégiques d’une organisation en pondérations numériques pour chaque catégorie du tableau de bord. Grâce à un processus systématique de comparaisons par paires, les experts déterminent l’importance relative de chaque critère, garantissant ainsi que le classement final reflète directement les objectifs particuliers de la ville.
Pour le projet de Laval, cela a abouti à une fiche de notation holistique fondée sur quatre critères principaux :
· Sécurité routière : une mesure composite qui va au-delà des données historiques sur les accidents pour inclure des évaluations proactives des risques sur place (comme une mauvaise visibilité ou une géométrie complexe) et la proximité d’un carrefour avec des zones vulnérables telles que les écoles, les hôpitaux et les résidences pour personnes âgées.
· Circulation des piétons et des cyclistes : une évaluation des volumes de transport actif, accordant une importance particulière aux besoins des usagers vulnérables de la route, un facteur souvent sous-représenté dans les modèles centrés sur les véhicules.
· Volume de véhicules : une évaluation basée sur des garanties provinciales établies, garantissant la conformité réglementaire tout en replaçant le flux de véhicules dans le contexte d’autres priorités.
· Cohérence du réseau : mesure de la manière dont un nouveau feu de signalisation s’intégrerait au réseau environnant, favorisant la coordination du flux de circulation et empêchant la création de feux isolés et inefficaces.
La mise en œuvre de cette méthodologie à travers un écosystème numérique intégré transforme l’analyse d’un rapport statique en un outil de gouvernance dynamique et durable.
· Pôle de données centralisé : Microsoft SharePoint et Lists ont été utilisés pour créer une base de données structurée et centralisée pour les 106 intersections candidates, remplaçant ainsi les feuilles de calcul dispersées afin de garantir l’intégrité et l’accessibilité des données.
· Contribution systématique d’experts : le processus de pondération PAH a été rationalisé à l’aide d’outils tels que Microsoft Forms. Cela a permis de recueillir de manière efficace et enregistrable les avis d’experts, rendant le processus transparent et reproductible.
· Intelligence géospatiale : l’intégration des services web ArcGIS et QGIS a constitué une étape cruciale. Cela a permis de transformer la liste des intersections en une carte intelligente et interactive, permettant des analyses spatiales puissantes telles que le calcul de la proximité des parcs ou l’identification des groupes de lieux à haut risque, et fournissant des visualisations convaincantes, comme la carte thermique finale des sites prioritaires du projet.
Cet ensemble technologique crée un système interne durable pour la hiérarchisation des projets d’investissement. La ville ne dépend plus d’une étude statique réalisée par des consultants, qui devient rapidement obsolète. Elle est désormais en mesure de mettre à jour les données, de relancer des scénarios et d’adapter sa stratégie d’investissement à mesure que l’environnement urbain évolue.
Mise en pratique : comment Laval prend des décisions plus intelligentes en matière de transport
L’application de ce cadre à 106 intersections à Laval a fourni des informations immédiates et pertinentes. Le processus a permis de traduire avec succès l’orientation stratégique de la Ville en matière de sécurité et de transport actif en un classement clair, fondé sur des données, créant ainsi une feuille de route défendable pour un investissement échelonné.
L’une des conclusions importantes a été la capacité du cadre à mettre en évidence des risques cachés. La grille d’évaluation holistique a identifié plusieurs intersections comme prioritaires pour une intervention, même si elles ne répondaient pas aux critères traditionnels basés sur le volume. Par exemple, un emplacement très bien classé, malgré un débit de circulation relativement faible, présentait un historique de collisions et des problèmes tels qu’une mauvaise visibilité. Situé dans un environnement urbain complexe, il représentait un risque évident qu’une analyse conventionnelle, centrée sur le débit, aurait négligé. Cela démontre la capacité du cadre à aller au-delà des simples mesures de congestion et à identifier les emplacements les plus critiques dans leur état actuel.