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Réflexion pour une conception des trottoirs et des parcours piétonniers qui tient compte des aînés

Mercredi, 25 Avril, 2018

Cet article, rédigé par Paul Mackey, directeur, Ruesécure inc. et paru dans la revue Contact Plus, Association des ingénieurs municipaux du Québec (AIMQ), # 102, automne 2017, est reproduit avec permission.

Le Québec connaîtra une importante augmentation de sa population âgée de 65 ans et plus au cours des prochaines années. La région métropolitaine de Trois-Rivières verra la proportion passer de 19,1 % en 2011, à 28,9 % en 2026, puis à 32,0 % en 2036. Le Québec se situe en tête de ce changement démographique au Canada, tout comme le Maine aux États-Unis.

Cette augmentation de la population âgée n’a pas été considérée dans la conception des infrastructures, notamment pour les trottoirs. À tel point que lors d’un colloque du Réseau québécois de villes et villages en santé, une conseillère municipale de Sept-Îles a proposé d’éliminer les trottoirs que personne n’utilisait, tant ils faisaient l’effet de montagnes russes à la croisée des entrées charretières.

Exemple de l’utilisation de la largeur de la banquette pour la descente de véhicules

Récemment, les trottoirs sont redevenus un sujet d’actualité au Québec. Le numéro 101 du magazine Contact+ fait mention du Guide des parcours sans obstacles de l’Office des personnes handicapées du Québec, avec l’aide du ministère des Affaires municipales et de l’Occupation du territoire. Le Bureau de normalisation du Québec a fait circuler un projet de devis normalisé au cours du printemps 2017 et devait publier la version finale au cours de l'été. Depuis l’automne 2016, la Table d’expertise en sécurité des transports de l'Association québécoise des transports (AQTr) a inscrit la question dans ses réflexions afin de faire modifier les normes du ministère des Transports, de la Mobilité durable et de l’Électrification des transports. Finalement, l’Institut Nazareth et Louis-Braille a publié les Critères d’accessibilité universelle : déficience visuelle – Aménagements extérieurs en 2014.

Des trottoirs adaptés pour  les personnes à mobilité réduite

Beaucoup d’efforts ont été déployés afin d’adapter les trottoirs aux besoins des personnes à mobilité réduite : les personnes avec des incapacités visuelles et les personnes en fauteuil roulant. Depuis une trentaine d’années, les « bateaux pavés » ou abaissements de trottoirs se sont multipliés pour faciliter le passage des fauteuils roulants. Pour permettre aux personnes malvoyantes de savoir reconnaître la fin du trottoir et le début de la chaussée, une bordure résiduelle a été « normalisée » à 13 mm (un demi-pouce).

Plus récemment, grâce aux tests de durabilité effectués par les services de la Ville de Montréal, une plaque podotactile en fonte commence à se répandre : Montréal, Longueuil, Québec, Victoriaville, Saguenay, Sainte-Julie, Ottawa, etc. Elle permet aux personnes malvoyantes de détecter le lieu de transition entre le trottoir et la chaussée à travers la semelle de leurs chaussures ainsi qu’avec leur canne.

Beaucoup de solutions ont été consenties pour réduire les obstacles pour les personnes avec des handicaps. Toutefois, il est faux de penser que ces solutions règlent aussi les difficultés de mobilité des personnes âgées. Il est juste de reconnaître que les aînés et les personnes à mobilité réduite partagent certaines limitations, mais elles ne sont pas forcément identiques.

Considérer la condition des personnes âgées

En vieillissant, il est vrai que des aînés développent des degrés de cécité et que d’autres doivent utiliser des fauteuils roulants, ce qui les rapproche des personnes à mobilité réduite.

Les aînés développent presque tous, et graduellement dans le temps, des conditions qui réduisent leur mobilité. Ils sont plus susceptibles :

  • d’avoir des problèmes d’équilibre ;
  • de développer une peur de tomber ;
  • d’avoir peur d’être bousculé, même par inadvertance ;
  • d’avoir une baisse de la vue qui limite la détection d’obstacles ;
  • d’avoir une vue plus faible la nuit (contraste) ;
  • d’avoir une ossature plus fragile, qui aggrave les conséquences de chutes.

Si les personnes âgées réduisent leur temps de marche, cela peut faire en sorte que leurs os deviennent plus fragiles et que leur santé se détériore. Il est donc dans l’intérêt de la société de favoriser la marche chez les aînés. Pour ce faire, il faut créer des conditions sécuritaires.

Au balbutiement des recherches et des solutions

Des recherches entreprises par Marie-Soleil Cloutier et ses collaborateurs de l'Institut national de la recherche scientifique démontrent que les personnes âgées traversent souvent une intersection en regardant par terre. Est-ce lié à leur peur de tomber ? D’autres recherches, par Aurélie Dommes et son équipe de l’Institut français des sciences et technologies des transports, de l’aménagement et des réseaux, en France, ont mis en cause la difficulté particulière des aînés à franchir la deuxième voie de circulation en sens inverse, puisqu’ils ne regardent plus la circulation une fois leur traverse amorcée – les risques sont aggravés pour des vitesses de circulation à 60 km/h plutôt qu’à 40 km/h.

La présence de bordures verticales, même aussi petites que 13 mm, peut ajouter des difficultés cognitives et motrices supplémentaires, ce qui allonge le temps de traversée des aînés. On pourrait vouloir en conclure que les bateaux pavés sont avantageux. Mais ils constituent des pentes supplémentaires, même lorsqu’elles sont construites de manière conventionnelle, et surtout l’hiver. Et les pentes constituent un risque accru pour les aînés. Il n’y en a pas de facile !

Alors, dans une rue en terrain plat, pourquoi ne pas viser à éliminer autant que possible les dénivellations pour les piétons, tout en sauvegardant une pente transversale minimale (2 %) pour assurer l’écoulement des eaux de pluie vers la chaussée ? De nombreuses possibilités existent pour améliorer la situation. La plus simple est d’aménager une banquette, qui donne un espace pour offrir la dénivellation aux conducteurs, tout en permettant au trottoir d’être à niveau. Aux intersections, le Guide de parcours sans obstacle accorde un appui timide aux passages pour piétons surélevés, tout en privilégiant les abaissements de trottoirs.

En plus d’une conception améliorée, il faut aussi repenser les normes d’entretien de la voirie et les normes d’entretien hivernal. Des défectuosités dans le trottoir qui pourraient nous paraître mineures peuvent avoir des conséquences importantes pour une personne aînée qui s'y bute.